Empirer l’incompréhension : Alain Soral et les règles élémentaires du débat intellectuel

Image

 

par Frédéric Dufoing,

« Ce texte n’est pas un pamphlet. Il a pour objectifs de rappeler très brièvement les règles nécessaires au bon fonctionnement du débat d’idées et de la réflexion sensée (chapitre I et annexe), de dénoncer leur abandon en faveur d’un régime stérile et généralisé de mauvaise foi (chapitre II), d’en prendre un exemple manifeste et justifié, celui des discours d’Alain Soral (chapitre III), pour l’analyser sur la forme (chapitres IV-IX) et, quoique de manière plus subjective, sur le fond (chapitre X), avant de conclure. »

I Les règles élémentaires du débat intellectuel

Quels que soient les positions défendues ou les domaines abordés, le travail intellectuel exige depuis la Grèce des pères de la pensée occidentale le respect de certaines règles élémentaires :
• d’abord, des règles de logique modale, c’est-à-dire de structures argumentatives; elles consistent à articuler les éléments du raisonnement selon les différents types de syllogismes valides, et donc d’éviter ce que l’on appelle les sophismes ou les paralogismes; on peut aussi les coupler avec les règles dites «épistémologiques», propres aux raisonnements scientifiques, parmi lesquelles la possibilité pour une théorie d’être falsifiée;
• ensuite, des règles de traitement des faits et des preuves, d’agencement des dispositifs de présentation de ces mêmes faits et preuves qui fondent les prémisses du raisonnement; 
• enfin, des principes d’honnêteté, de cohérence et de clarté quant à sa posture, ses objectifs, ses moyens et ses sources.
Les deux premiers types de règles sont classiquement exigés dans les domaines scientifiques et philosophiques; ils déterminent la validité des raisonnements et la véracité des affirmations; le troisième type relève davantage des exigences de l’éthique et du fair play et permet de donner un sens au débat, de déterminer les enjeux relatifs à une situation concrète sur laquelle on travaille. Si, globalement, on ne respecte pas ces prescriptions élémentaires, le discours d’idées que l’on tient est seulement rhétorique, c’est-à-dire qu’il a pour but unique de convaincre et pas d’établir la vérité – ce n’est, du reste, pas illégitime, mais c’est simplement un autre ordre de discours. Si l’on a prétention à travailler sur la vérité et si cette même vérité est posée comme fondement de la conviction des gens que l’on cherche à convaincre, ces règles doivent absolument être respectées. D’autre part, comme l’épistémologie contemporaine l’a montré, la vérité est toujours relative à un certain dispositif de croyances (les paradigmes scientifiques, les idéologies en politique, etc.), bien entendu critiquable, et c’est bien pourquoi les règles de la troisième catégorie sont aussi importantes : il s’agit de situer son point de vue, ses valeurs, afin de les offrir à la critique de ses adversaires et donc de faire avancer le débat. 
Ces quelques lignes doivent sembler un peu théoriques et abstraites, mais je m’efforcerai de les rendre plus concrètes dans ce qui va suivre (ainsi que dans l’annexe). 

II Le règne de la mauvaise foi 

La plupart de ces prescriptions de logique et d’honnêteté intellectuelle sont délaissées voire volontairement bafouées avec un enthousiasme presque blasphématoire de l’intelligence humaine. Se forme alors un véritable régime de mauvaise foi, insupportable, stérile et dénoncé par tout le monde quand il est à charge, mais utilisé par les mêmes quand il est utile. Autrement dit, les fins justifient n’importe quel moyen et finalement l’absence de considération des objectifs moraux ou de véracité que l’on prétend défendre en faveur de la seule efficacité. Le contenu du discours s’efface devant son effet; la prudence disparaît pour laisser la place au confort; la vérité est remplacée par la technique. La réflexion, enfin, devient de la publicité….
On se souviendra du débat entre Nicolas Sarkozy puis Jean-François Copé d’une part, et Tarik Ramadan de l’autre, concernant la proposition de ce dernier de demander un moratoire sur les pratiques de torture et de mise à mort dans le monde musulman. On peut penser ce que l’on veut des idées de ces personnes, mais il est clair que la mauvaise foi et la posture purement rhétorique des deux leaders politiques devant l’affirmation du théologien musulman ne fit en aucun cas avancer une saine confrontation d’idées. Sarkozy et Copé injurièrent deux fois l’intelligence humaine par des procédés rhétoriques apparentés à des sophismes : d’une part, ils prêtèrent à Ramadan des propos qu’il n’avait pas tenus et contraires à ses intentions explicites, c’est-à-dire le diffamèrent en interprétant la proposition de moratoire comme une acceptation de principe (puisqu’un moratoire est un refus provisoire) des sévices corporels alors que Ramadan proposait ce moratoire au monde musulman précisément pour l’amener à s’interroger sur le sujet et le convaincre de délégitimer religieusement ces pratiques. D’autre part, ils voulurent l’enfermer dans ce que l’on appelle une fausse dichotomie, procédé classique de l’hypocrisie journalistique que les limites de temps de paroles médiatiques servent et justifient. Ce procédé consiste à obliger l’interlocuteur à l’absence de nuances ou de prémisses avant sa conclusion et/ou à restreindre son raisonnement à un choix dont tous les items nourrissent la position de l’adversaire. Dans le cas d’espèce, Sarkozy demandait à Ramadan de prendre position pour ou contre la lapidation des femmes; s’il se déclarait pour, il était un monstre, s’il se déclarait contre, il était traité d’hypocrite puisque ne demandant qu’un moratoire. Ainsi Ramadan était-il réduit à un vieux stéréotype orientalisant («l’oriental hypocrite») dénoncé par Edward Saïd. L’islam européen et réformateur, dont Ramadan était considéré (à tort ou à raison) comme un représentant, était dès lors assimilé à «l’islamisme», et, par contraste, les interlocuteurs de Ramadan passaient-ils pour des chantres du bon sens de la classe moyenne confrontée à l’intellectualisme abscons (et encore une fois hypocrite). Au passage, tous trois accréditaient un stéréotype, c’est-à-dire un sophisme lamentable (qu’on appelle une généralisation abusive : si un membre du groupe est x, tout le groupe est x) sur «le monde musulman» : tout musulman pense comme et avec le Coran et «donc» pratique les punitions corporelles.
Cette posture est un exemple presque parfait de cet irrespect des règles élémentaires du débat intellectuel. Elles n’ont permis qu’un classement artificiel et caricatural qui obligeait le téléspectateur à choisir un des camps (nécessairement celui du bon sens et donc de ceux qui en faisaient montre) –, camps par-dessus le marché inexistants puisque l’un n’était que la création fantasmée de l’autre. Les effets de ce genre de pratiques sont désastreux : d’abord, la répétition de ce type de pseudo-confrontations de mauvaise foi détruit les capacités réflexives de l’esprit humain bien au-delà du débat lui-même – si l’on en juge par la répétition exponentielle des mêmes procédures dans les médias, mais aussi (puisque je suis enseignant) dans les classes. La mauvaise foi finit par devenir une seconde nature. Ensuite, ce faisant, on passe à côté de réels enjeux intellectuels et politiques. Si au lieu de chercher à gagner la partie avec des coups malhonnêtes, Sarkozy et Copé avaient pris au sérieux et discuté les arguments et le projet de Ramadan, ils auraient pu clarifier leur propre position et proposer, donc confronter, leurs propres solutions à celle de leur adversaire. Ils auraient aussi pu trouver les vraies faiblesses de Ramadan et, par exemple, montrer que, dans un monde musulman qui, contrairement au schéma catholique, est très diversifié et n’a ni hiérarchie ni centre de pouvoir légitimé par tous, l’acceptation d’un moratoire était aussi difficile à obtenir que l’acceptation d’un abandon définitif des pratiques contestées… Copé et Sarkozy ont peut-être gagné la bataille de l’opinion mais ils ont perdu la guerre de l’intelligence… là où ils auraient pu gagner les deux, et surtout faire avancer une question fondamentale ! 

III Pourquoi analyser les discours de Soral ?

Si ces procédures de mauvaise foi se sont généralisées pour former un système qui occupe toute la sphère du débat public (jusqu’à la politique internationale et environnementale), un personnage en est devenu, en France, une manifestation criarde tout autant qu’une figure de proue : Alain Soral, qui se présente pourtant comme un «dissident». C’est sur son cas que je veux m’arrêter ici, mais après quelques précisions supplémentaires qui sont exigées par la nature de ma démarche et que le lecteur voudra bien pardonner. 
Parce que je tiens à respecter la troisième catégorie de principes que j’ai évoquée plus haut, il me faut expliquer (1) de quel point de vue je parle, c’est-à-dire qui je suis et quelles sont les références et valeurs sur lesquelles je m’appuie pour construire mon jugement (notamment en sorte que l’on ne puisse pas me prêter des propos ou des idées qui ne relèvent pas de ma grille d’analyse); (2) pourquoi le personnage de Soral est intéressant et pourquoi il est nécessaire de démonter ses logorrhées; (3) quels buts je poursuis. 
Pour le premier point, qu’il me suffise de dire que j’ai fait des études de philosophie (orientées vers l’éthique), d’histoire des religions (essentiellement du christianisme) et de sciences politiques (orientées vers l’économie politique internationale); que j’enseigne la morale dans des écoles techniques et professionnelles belges, dont les élèves – armuriers, maçons, coiffeuses, jardiniers, etc. – ont appris beaucoup sur l’autonomie, la noblesse d’âme et l’esprit critique au bourgeois moyen que je suis à l’origine; que ma «spécialité» (c’est-à-dire mon domaine de prédilection, celui qui demeure ma priorité et fait l’objet de l’essentiel de mon travail de recherche et de mes publications) est l’histoire des idées écologistes, du luddisme et de l’animalisme, dont je projette une (difficile) conciliation; que je me considère avant tout comme un disciple (critique) de Ivan Illich, mais aussi de Jacques Ellul, Gunther Anders, Wendell Berry, Serge Latouche ou encore Gandhi et Épicure; que je suis venu à la politique par le biais de l’affaire israélo-palestinienne et de la critique du colonialisme et du développement; que je suis relativiste culturel (pas moral) sans être essentialiste; que je hais l’État; que j’aime trop les identités locales et les mélanges ou marges culturelles pour supporter les projets nationalistes, raci(ali)stes, théocratiques, totalitaires et consuméristes, mais aussi trop l’individu pour accepter qu’il soit réduit à un ensemble stéréotypique et étouffé ou simplement rendu conforme dans un groupe; que j’ai une culture de droite (respect de l’individu responsable, de la famille comme unité de base de la société et de la logique traditionnelle) et que, proche de l’écologisme radical (biorégionaliste et décroissantiste) et d’un christianisme sans Église, je m’efforce de respecter le satyagraha gandhiste tout autant qu’un régime végétarien. Une dernière chose, pas anodine lorsque l’on travaille sur Soral : concernant l’affaire israélo-palestinienne, je défends les peuples et pas les nations, et donc, par pragmatisme et eu égard à certaines exigences morales (notamment d’équité), la construction d’un État unique, laïc, fédéral par le biais d’une conquête des droits civiques par les Palestiniens… en tant que citoyens israéliens !
Ceci m’amène aux raisons qui justifient le traitement du cas Soral : s’il n’est – loin s’en faut – pas le seul à créer d’extraordinaires carambolages argumentatifs, et si, de surcroît, il n’est sans doute pas le pire (tout étant relatif : dans un débat (http://www.youtube.com/watch?v=SW0JLo44nGw) qui l’opposait à l’inénarrable William Goldnadel, il passait même pour un havre d’intelligence et de bon sens), je dois confesser que ses propos adolescents de matamores égotistes, c’est-à-dire ses vantardises concernant ses coucheries (et ce compris avec la femme d’un adversaire) et ses menaces d’agressions physiques, ses fatigantes rodomontades et obsessions virilistes ou ses postures de gourou cathodique et, quoi qu’il en dise, ennuyeusement parisianoïdes, m’agacent par leur prodigieuse vulgarité – et je laisse à des gens plus compétents que moi le soin, si besoin est, de consulter le DSM V afin de faire un diagnostic concernant les postures et masques de Soral. Notons au passage que je ne me permets cette remarque – qui relève d’une impression subjective, pas d’une argumentation complète, et qui touche la personne et pas ses arguments – que parce que ce monsieur se met en scène depuis plus de vingt ans non seulement dans ses vidéos postées sur Internet, mais surtout dans des émissions du type C’est mon choixTout le monde en parle et Bas les masques, où il est quelques fois venu exposer ses affres personnelles dans le style le plus sordide de la télé-réalité, ce qui tend à accréditer – à tout le moins – que les médias audiovisuels l’obsèdent, derechef, qu’il a le goût de se montrer et de parler de lui-même et surtout qu’il a tout autant que ceux qu’il dénonce sans cesse cherché à y trouver sa niche – niche marketing, bien entendu. Il ne me paraît donc pas malhonnête et infondé d’affirmer que Soral, comme personnage médiatique est un produit d’appel, et de soupçonner un intérêt personnel d’une part, rationnel, calculé (il est loin d’être stupide concernant sa notoriété et les avantages qu’elle lui fournit, fût-ce en termes de vente de livres – il s’en vante assez, d’ailleurs – ou de promotion de sa maison d’édition), d’autre part, d’ordre psychologique sous-jacent à ses postures et, par-dessus tout, à ses prises de positions. Cela étant dit, pour ce qui concerne l’aspect psychologique, je le répète, cela doit être prouvé et n’est pas de mon ressort. En outre, je tiens à le souligner, il n’y a aucune gratuité rhétorique dans cette assertion d’un intérêt personnel puisque l’un des rituels argumentatifs de Soral est d’affirmer que dans la plupart des prises de position de ses adversaires, il y a, précisément, un intérêt personnel : gain de pouvoir, gain pécuniaire ou intérêt – comment le qualifier ? – «ethnique», c’est-à-dire à la fois communautaire et personnel puisque, selon le vieux stéréotype courageusement véhiculé par Soral sur «l’ethnie» qu’il vise en priorité (les juifs), la recherche absolue et amorale du gain personnel est l’une des caractéristiques spécifiques de cette même ethnie. Une telle affirmation est d’autant plus insupportable de la part d’un individu qui a étudié la sociologie et s’en targue que son cursus a dû comprendre un cours pour le moins conséquent de psychologie sociale et cognitive, science qui démonte les mécanismes de la formation des stéréotypes et les invalide.
M’insupportent aussi ses références, ses appels à un christianisme manifestement “voltairien”, superficiel, institutionnel et formaliste, sec, homogène, immobile, fermé et infertile, à l’exact opposé de celui de l’Ève de Péguy ou des prières de Francis Jammes dans lesquelles j’ai trouvé la source de ma propre foi et l’idée que la mystique (donc la morale) doit toujours primer sur la politique. En outre, son utilisation du pardon chrétien pour reprocher aux juifs ou aux Algériens – entre autres – leur volonté de voir punis ceux qui ont massacré des femmes et des enfants est d’autant plus dégoûtante qu’il pardonne lui-même fort peu aux autres et que le pardon chrétien, faut-il le rappeler, ne peut en aucun cas être interprété ou utilisé comme un déni de justice ou de vérité. Pardonner à un Dutroux ne peut pas être un prétexte à le laisser sortir de prison ! 
Les raisons véritables et plus objectives qui expliquent que je délaisse mes bien chers éthiciens animalistes et écologistes radicaux pour me pencher sur Soral sont sa dangerosité aussi bien sur la forme que sur le fond, et l’influence que ses galimatias idéologiques ont sur des jeunes légitimement écœurés par l’air du temps, le rabâchage politico-médiatique (et aussi littéraire, si l’on en croit les écrits de racisme au subjonctif de Zemmour, Camus et autres Millet, Finkielkraut, Redeker et BHL) concernant les immigrés et les musulmans, ou l’ignoble enlisement dans l’horreur et l’absurdité qui caractérise la situation israélo-palestinienne (et d’autres, d’ailleurs, une de mes élèves kurdes m’ayant fait remarquer récemment que tout le monde se foutait de ce qui arrivait à son peuple, ce qui est hélas vrai et vaut aussi pour bien d’autres, comme les Tziganes de l’Est européen, ou, il y a quelques années, les Tchétchènes…). Étant moi-même engagé dans le combat en faveur des droits civils des Palestiniens (ainsi que des Tchétchènes et, actuellement, des Tziganes) et ayant moi-même essuyé les procédés rhétoriques (les accusations d’antisémitisme) par lesquels on tente de discréditer tout discours critiquant les fondements d’Israël, l’idéologie sioniste et le contexte politique et moral dans lesquels ils ont pris racine (colonialisme, doctrine wilsonienne, socialisme, etc.), je trouve écœurant de constater qu’un imbécile respectueux – au sens bernanosien de l’expression – donne du grain à moudre à mes adversaires en amenant dans le débat tout ce qui en détruit la justesse, la morale et le pragmatisme, en permettant et nourrissant des assimilations odieuses entre un État ou une idéologie (Israël et le sionisme) et une population (les citoyens israéliens), une religion (le judaïsme) et une «ethnie» (les «juifs»), une nation (les États-Unis) et une culture (le consumérisme), en somme, en faisant la même chose qu’eux, en utilisant les mêmes procédés… 
Il m’est aussi difficile à digérer que ce monsieur, dans les cas où il affirme certaines choses qui me semblent justes et avérées (concernant la politique et la situation sociale interne israélienne – qui n’est pas sans rappeler la logique de la Frontière américaine –, la médiocrité médiatique, etc.) les détourne en faveur d’objectifs parfaitement contradictoires avec le sens même de ces affirmations et que, de surcroît, il prétende avoir découvert ce que des auteurs mille fois plus compétents et rigoureux que lui dis(ai)ent depuis parfois 40 ans : par exemple, lorsqu’il dénonce l’instrumentalisation à diverses fins coloniales d’un islam caricaturé de manière grotesque, il ne fait que reprendre sans les citer et les honorer les travaux d’Edward Saïd, de Jacques Berque et de divers historiens du colonialisme, comme Lemaire et Blanchard. Quand il dénonce les médias, il doit beaucoup à Alain Accardo et Bourdieu. Sur Israël, il pioche chez Norman Finkelstein. Sur la politique internationale des État-Unis, il emprunte à Noam Chomsky, Michel Colon et Toni Negri. Sur l’acculturation française à Guy Debord et Philippe Muray, etc. Il est parfaitement légitime de s’approprier, de travailler les pensées des autres. Il l’est beaucoup moins, de les parasiter, de leur faire dire ce qu’elles ne disent pas, de leur faire justifier ce qu’elles ne peuvent justifier… 
La dangerosité de Soral sur le fond tient à ce que ses manœuvres d’amalgames (entre autres) amènent une terrible confusion dans le débat politique et moral, aussi bien concernant la politique internationale que des questions de politique interne ou de méta-politique, et que toute confrontation argumentée, toute problématisation et toute proposition de solution y soit noyée dans un jeu de signes, de classements au sein duquel il faut s’affilier ou par lequel on est affilié à une marque; où l’on vous fait entrer dans un corset idéologique qui ne sied à personne sauf à quelques gourous et à tous les adeptes de la paresse intellectuelle – un jeu qui est très précisément celui des forums Internet, où l’on débat finalement très peu, mais où l’on tient des postures phatiques d’affiliation à un camp, où l’on dit «je suis ça» et pas «je pense cela à propos de ça parce que quelque chose dont voici la preuve», où l’on affirme son existence plutôt que de poser des questions…
La dangerosité de Soral sur la forme tient dans la technicité prodigieuse dont il fait montre pour dire, parfois à deux minutes d’intervalle, tout et son contraire, sans même prendre la peine d’une articulation logique (c’est d’ailleurs pourquoi le format vidéo lui sied tant : il articule ses discours avec des «clins d’yeux», des images ou des exemples tirés de journaux télévisés, comme on le verra), chaque élément (ou référence culturelle) contradictoire lui permettant de gagner cette guerre des signes que j’évoquais plus haut, c’est-à-dire de gagner des affiliations en théorie parfaitement inconciliables, les subsumant par un propos complotiste qui n’est même pas original, puisqu’il s’agit de réactiver les stéréotypes sur les juifs, c’est-à-dire de trouver un ennemi commun à des gens aux convictions opposées en mobilisant leurs stéréotypes respectifs – ce n’est pas un hasard si son mouvement s’appelle «Égalité et Réconciliation». On le verra, pour ce faire, Soral opère :
• par sophismes (raisonnements formellement faux), et dans l’irrespect constant de ses propres principes,
• par amalgames (opérations de mots ou d’images qui rapprochent des éléments pour activer des stéréotypes, noyer des contradictions ou l’absence d’articulation logique), 
• par glissements de définitions (la définition change) ou définitions extensives (un concept comprend un certain nombre d’éléments dans un contexte, puis en comprend d’autres dans un autre, induisant tout le monde en erreur puisque chacun croit la définition fixe).
Le discours de Soral est donc délétère parce qu’il souille de nobles combats et de belles révoltes, mais aussi les intelligences de jeunes gens que j’estime et à qui j’enseigne des règles de logique et de raisonnement plus exigeantes et plus fertiles que ses gribouillis rhétoriques et ses postures à la Bruce Willis…
On l’aura compris, mon objectif est donc moins de rétablir une vérité quelconque concernant les débats dont il se saisit et qu’il exploite que de démolir la sophistique soralienne. Ce faisant, je voudrais exposer, par contraste et en les respectant, quelques-unes de ces règles élémentaires du débat intellectuel. 
Deux précisions encore : les matériaux (les vidéos d’entretien) sur lesquels je me base sont disponibles sur Internet, ce qui permet aux lecteurs d’aller vérifier les propos et les montages soraliens ainsi que mes analyses. D’autre part, mon travail se limitant à quelques-unes de ces vidéos (même si je les ai à peu près toutes visionnées) et ne touchant pas les ouvrages de l’auteur, les jugements que je porterai n’ont aucune prétention à s’étendre à ces mêmes ouvrages et ne préjugent donc pas de leur qualité.

Publicités

Une réflexion sur “Empirer l’incompréhension : Alain Soral et les règles élémentaires du débat intellectuel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s